La place du numérique dans l’acte d’apprendre et dans les pédagogies coopératives

Entretien avec Sylvain Connac suite aux journées de formation en Aveyron en 2015-2016

TBI ou vidéoprojecteur, tablettes ? Quels équipements au cœur de la vie de nos classes ?          JLA

« Les vidéoprojecteurs me semblent intéressants en pédagogie parce qu’ils améliorent la transmission des informations passées grâce à leur pouvoir de communication : les images sont rapidement accessibles (à condition qu’elles            aient fait l’objet d’un traitement en amont sur ordinateur), leur taille peut être adaptée au contexte où se trouvent les élèves, elles peuvent être accompagnées d’illustrations sonores ou vidéos qui diversifient la compréhension et jouent sur la dévolution de consignes (Brousseau, 1998) par les élèves.                                                            … Les vidéoprojecteurs peuvent également se montrer des outils pertinents pour montrer des procédures à réaliser sur écran, dans une logique de vicariance où les apprentissages sont induits par observation et imitation d’un montré par un expert.

Enfin, ces outils apportent une mise en valeur indéniable du travail que des élèves veulent présenter à leurs camarades et ainsi accroissent le potentiel d’authenticité des situations de communication : les exposés ou autres conférences d’enfants sont porteurs de davantage de mobilisation de leurs auteurs dans le sens où ils ont la possibilité de transmettre efficacement leur message à leurs camarades.

Les atouts principaux des TBI sont concentrés, à mon sens, dans le fait qu’ils disposent d’un vidéoprojecteur. Les autres fonctionnalités ne me paraissent pas plus opérationnelles que celles offertes par des tablettes.                                                                     Il semble même que la grande taille des écrans de TBI suscite une focalisation du regard des spectateurs (les élèves qui ne manipulent pas) qui peut avoir pour conséquence de la passivité et donc une réduction des bénéfices cognitifs de la situation.

Autrement dit, les TBI sont des supports riches pour les enfants qui sont en position de manipulation étayée par la présence proche de l’enseignant, mais peuvent en même temps renforcer une dimension magistrale pour tous les autres élèves, contraire aux exigences d’activité réflexive que nécessite l’acte d’apprendre.             Certes, les applications proposées par les développeurs de TBI sont alléchantes quant à ce qu’elles permettent de mobiliser pour les élèves qui manipulent, mais peut-être au détriment des autres élèves qui écoutent et observent, sans possibilité d’agir, de faire et de penser. Se rajoute bien évidemment à ces réserves la réalité financière de ce matériel qui dépasse largement celle des seuls vidéoprojecteurs.

Il me semble donc que, compte-tenu de ce que l’on sait actuellement des facteurs pédagogiques qui ont des effets positifs sur ce que les élèves apprennent, il serait opportun d’équiper les classes d’un vidéoprojecteur (pour les phases de transmission de consignes et celles de confrontation des travaux), couplé à une série de tablettes numériques sur lesquelles davantage d’élèves pourraient entrer dans de l’interactivité.

Il existe plusieurs systèmes qui facilitent la mise en miroir des écrans, afin que ce qui se fait sur un écran puisse, selon les besoins, être projeté collectivement pour étude. En plus, un tel équipement en tablettes pourrait également servir lors des temps de travail personnalisé que l’on institue dans les classes afin d’améliorer la prise en compte de la diversité. »                                                                                                              SC

Classes coopératives et classes inversées ?    JL

« La classe inversée se pose en réaction à la classe conventionnelle qui voit l’enseignant dispenser un savoir que les élèves doivent s’approprier par le triple processus

  1. écoute
  2. entraînement
  3. restitution/évaluation.

Elle propose de renverser la logique en réservant à l’essentiel de l’activité scolaire les fonctions d’entraînement. A charge des supports numériques de transmettre les informations et à l’enseignant de proposer des tâches en classe visant la mise en pratique, les exercices et les interactions …

.…  Les tablettes numériques, les ordinateurs et les Smartphones représentent des supports technologiques facilitant ces pratiques de classes inversées. Elles immédiatisent le rapport aux informations, ce qui pourrait permettre aux enseignants d’accompagner de manière personnalisée les apprentissages …

.… Ce que favorisent les capsules vidéo ne sont donc pas des savoirs, mais des informations. Avec Internet,  le savoir est externalisé. Il ne réside pas chez les élèves, mais dans les machines. Pour en faire des connaissances, il est donc nécessaire qu’intervienne, dans l’expérience cognitive de l’élève, une part de recherche, de confrontations, de tâtonnement et de consolidation. C’est justement cette dimension que les ordinateurs et l’Internet ne pourront jamais apporter et, par contraste, la finalité nouvelle et essentielle de l’école. « L’école a pour but de relier les savoirs fragmentés en des unités cohérentes. Internet ne construit rien, ne propose que des savoirs fractionnés. » (M. Develay, Comment refonder l’école primaire, De Boeck, 2013, p. 148) …

.… En effet, rien de bien étonnant à ce qu’une démarche pédagogique essentiellement démonstrative ait des effets très réduits sur ce qu’en retiennent les élèves. C’est pourtant ce que proposent les démarches brutes de classe inversée.

2/ Elles partent du principe que le cerveau d’un apprenant est vierge de toute représentation et disponible pour une gravure en bonne et due forme. Elles partent du principe que le seul visionnage d’une vidéo sur Internet peut remplacer toute l’activité interrelationnelle que proposent les situations pédagogiques ordinaires, voyant des humains communiquer entre eux … .

… Pour autant, faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ? Certainement pas ! Si Célestin Freinet vivait à notre époque, ce serait un utilisateur acharné des tablettes, de Twitter, des blogs et autres supports de communication par le numérique. Principalement parce que cela facilite l’ouverture de la classe sur l’extérieur. Le numérique constitue indéniablement un fantastique instrument favorisant l’arrivée d’événements dans la classe … .

… Je vous livre ici plusieurs idées qui me font penser que le numérique est l’avenir de l’école:

  • En acceptant la mutation de la fonction enseignante. Si enseigner n’est plus seulement transmettre, c’est parce que l’on en connaît les conséquences au niveau des inégalités générées. Enseigner devient l’action de permettre à chaque élève d’apprendre ce qui est fixé par les programmes scolaires. Il ne s’agit plus de diffuser pour tous, mais d’accompagner les infusions par chacun. Il ne s’agit pas de déléguer au numérique quelconque action, mais de lui accorder une part complémentaire de notre projet.
  • En organisant la coopération dans la classe et en formant les élèves, de manière à ce que l’enseignant ne soit plus le seul recours humain au savoir et à ce que les compétences des uns deviennent des ressources potentielles pour tous. Dans l’exercice ordinaire de leur travail, les élèves peuvent donc opter pour l’action coopérative afin de demander de l’aide à un camarade, d’en apporter à d’autres ou de décider de s’associer pour chercher à plusieurs. Les habitudes prises au niveau de l’entraide peuvent alors fluidifier les situations de travail en groupe organisées par l’enseignant.
  • En évitant la découverte descendante de nouvelles notions. Le support                      « capsule vidéo » n’est pas du tout adapté parce qu’il ignore l’expérience antérieure des élèves. Le principe est de favoriser les activités de découverte par de la recherche effective. C’est ce que les didacticiens nomment la dévolution, c’est-à-dire l’appropriation par les élèves du problème initialement apporté par l’adulte ou un événement, afin de les conduire vers un apprentissage spécifique.                                                      Pour les enseignements formels, le travail en groupe peut se montrer pertinent. Pour les enseignements informels, les techniques de la Pédagogie Freinet sont nombreuses : créations mathématiques, texte libre, recherche documentaire, espaces d’expression-création, correspondance, …Chacune favorise une activité centrale pour apprendre : le tâtonnement.
  • En introduisant une part de travail personnel à chaque enfant et poly-rythmique à chaque classe. Les élèves ont la possibilité soit de systématiser ce qui a été préalablement compris (l’usage du logiciel peut alors compléter celui des fichiers auto-correctifs), soit de diversifier l’entrée dans le savoir via les fameuses capsules vidéos. Plus que de la découverte, il s’agit d’élargir la compréhension pour donner du sens aux exercices d’automatisation.
  • En demandant aux élèves de finaliser leur travail, seul ou à plusieurs, par la construction de supports de savoirs (documents textes, wiki, fichiers audio, capsules vidéo, …). Cela les conduit à utiliser leurs connaissances dans les contextes de la communication. S’active ainsi une caractéristique forte de la Pédagogie Freinet : la transformation du rapport de production des savoirs. Les réseaux d’échanges numériques (les tweet classes, les correspondances numériques, …) peuvent alors servir de diffusion de ces supports afin que des élèves d’autres classes puissent s’en emparer à des fins de compléments ou déclencheurs d’apprentissages. L’espace scolaire devient alors une véritable université d’enfants où les savoirs travaillés sont mis à disposition sous forme d’informations aux formats inédits.

Les outils numériques ne constituent donc pas des fins en soi, pas plus que les plans de travail ou les fichiers Freinet. Ils peuvent devenir des instruments au service des apprentissages à condition que leurs initiateurs les introduisent en lien avec les besoins de l’action éducative.                                                                                                            Rien de bien nouveau : en matière d’humain, c’est l’humain qui fait la règle.                   Les classes coopératives se montrent donc particulièrement adaptées.                                En revanche, ce qui justifie spécifiquement le recours au numérique en pédagogie est sa puissance (au sens aristotélicien). Plus la jeunesse aura l’occasion de s’en servir de manière ordinaire, plus elle conservera la mainmise sur cette technologie. A l’inverse, plus on gardera les enfants éloignés du numérique, même avec le prétexte de les en protéger, plus ils seront fragilisés et rendus dépendants de ce que d’autres, plus initiés, décideront de penser à leur place pour mieux les manipuler. »

SC (extraits d’un article paru dans la revue « Le Nouvel Educateur » en mars 2014

Jean-Luc Albinet / Référent Numérique 1er degré 12-46

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